Jacques Perconte
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  18 décembre 2014   document complet :: 6910 chars → 1279 mots
130 LIV :: LIVRE JP :: JACQUES PERCONTE
Perconte, Jacques, La furia Umana.
Vera
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Il s’est passé quelque chose d’incroyable dans mon coeur le jour où j’ai découvert les entrelacs à l’apparence si régulière de tes dessins à la recherche de Paul Klee. À ce moment-là est née une passion qui m’a conduit à découvrir chaque recoin visible de ton écriture. Et quand j’ai entendu la voix que tu donnais à ton art, je me suis dit qu’il fallait que tout le monde l’écoute aussi. Je dis cela, parce qu’à mes yeux, ce!e histoire que tu as avec l’ordre et le désordre, ce!e liberté que tu entretiens systématiquement en tordant l’implacable régularité que tu imposes, est un acte de résistance hautement politique. Et dans chaque histoire que tu racontes, tu nous rappelles à quel point nous sommes responsables du monde dans lequel nous vivons, responsables de sa structure et de la liberté que nous y avons.

Alors, je me rappelle le jour où j’ai vu les milliers de lignes qui en se croisant formaient cet assemblage de carrés rouge et bleu. Couleurs, dont l’intensité variait en fonction de la densité des rencontres entre hachures. Je ne sais pas combien d’aventures, mon regard a suivi, en partant d’un point au hasard dans le dessin, pour glisser au fil du trait, et découvrir à chaque croisement un nouveau monde.

Dans la plupart des choses que j’aime chez toi, il y a ce mouvement constant d’allers et retours entre le minuscule de la matière et l’infini de l’imaginaire. Je pense à ces lignes des années soixante-dix, pour Paul Klee, ou encore dans les I, où, en arrivant au bout, quand tu les traçais, le feutre ralentissait, et déposait une légère tache d’encre plus lourde qui s’enfonçait dans le papier. Ce faisant, le trait perdait sa transparence en s’épaississant légèrement, donnant ainsi à sa fin une plus grande densité de couleur : un point à son trajet.

Ce que je trouve fou, c’est qu’avec toute ce!e contrainte qui pèse sur l’écriture, il reste quelque chose de sauvage.

Tes lignes dessinent les cols. La montagne me soigne. J’aime la partition qui se compose comme dans tes collines géométriques, où le jeu de ces deux traits qui vibrent l’un et l’autre dans une danse qui pourrait être sans fin, offre au regard un l’image d’un pays qui n’existe pas. Et si je ne parle pas de paysage, c’est que j’aime l’idée que tu sais faire quelque chose qui contrecarre la culture des images. Et que la désordre que tu provoques dans la perception empêche le regard de reconnaître et de se reposer sur un imaginaire préfiguré.

En fait, tu arrives à séparer de l’univers des fragments qui échappent à l’absurde. Tu sais me!re de la poésie dans tout ce que tu touches. En pensant à Pasolini, je dirais que tu sais avoir la rage avec amour ! Une rage si subtile et si forte, que les vibrations conséquentes emportent les choses du monde dans une puissance plastique, que de temps à autre mon coeur pourrait avoir du mal à contenir, si jamais il essayait de tenir toutes les pensées qui se déploient. Mais elles filent. Et tout devient vitesse devant tes horizontales qu’elles soient faites de traits ou de pleins. C’est comme si je ne pouvais plus bouger, mais me déplacer seulement extrêmement vite à l’infini. C’est comme si les pulsations qui ba!ent quand tu mets les formes en mouvement sortaient du plan de l’image pour s’étendre dans tout l’espace sensible, dépassant de loin les limites du visible. Les dizaines de trapèzes penchés à droite sont autant de rayons qui jaillissent et se matérialisent devant moi. Ils vibrent fort, mais ne sont jamais menaçants.

Structure de quadrilatère, comme tous tes poèmes visuels, raconte pour moi l’histoire du monde. Il me rappelle que l’ordre des choses n’est pas établi, qu’il y a toujours un point de vue et un point de fuite. Points, que chacun est libre de désorganiser. Le système se construit et toutes les variations sont possibles. Toutes les alternatives doivent être à un moment considérées par quelqu’un. Et c’est certainement l’une de celles que l’on n’aurait jamais envisagées qui nous conduira à la plus grande surprise. Ton oeuvre est pour moi le plus bel essai philosophique sur ce!e question de la liberté. Elle l’est parce que dans la plupart des situations, elle peut prendre une quantité incroyable de formes, et que toutes sont aussi ina!endues les unes que les autres, aussi justes les unes que les autres. Un jour j’en préfère une, le lendemain c’est une autre que je remarque, et ainsi de suite, chaque jour j’ai mes préférées. Tu rappelles que l’imposition de contraintes est un désir d’effraction. Et que tout ce qui peut être beau se passe très près de ce!e ligne qu’il ne faudrait pas franchir.

Je t’écris pour te dire que j’aimerais me rappeler, à chaque fois que je les oublie, la merveilleuse simplicité, l’immense fluidité, et l’incroyable générosité qui donnent la puissance que tu exprimes. Ton travail échappe tellement à la description, qu’imaginer le raconter me fait rire. Je me vois par exemple essayer de raconter à quelqu’un qui ne connaîtrait pas les 100 carrés jaunes. Mais le fait de ce!e oeuvre, c’est-à-dire sa situation physique : un carré jaune qui contient une centaine d’autres carrés jaunes, produit de l’expérience. Comment raconter ce!e expérience ? Ce n’est pas un sentiment, ce n’est pas une émotion, c’est toute une histoire qui commence la première fois que l’on voit et qui ne finira pas. C’est un nouveau regard. Alors on pourrait se dire, que pour décrire, il faudrait penser à la vie, et dire, que chaque oeuvre fait naître un nouveau petit quelque chose en moi. C’est ça, simplement ça, tu dessines une quantité infinie de lignes qui a!eignent presque toutes mon coeur.


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