Jacques Perconte
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  23 décembre 2018   document complet :: 8115 chars → 1336 mots
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Thiery, Manon , re:voir.
Les paysages alchimiques de Jacques Perconte

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« Les paysages alchimiques de Jacques Perconte » par Manon Thiery

Alors que l’industrie concentre ses efforts autour d’une image numérique qui fait oublier à celui qui la voit qu’elle est une image, Jacques Perconte engage la compression vidéo dans un voyage initiatique vers « les profondeurs de l'image-paysage[1] », ainsi que l’écrit Smaranda Olcèse. En insérant le germe de la compression numérique dans ses vidéos, Jacques Perconte pose un regard politique et critique sur l’industrie de l’image numérique. En effet, alors que « l’art de la compression numérique en vidéo est de supprimer certaines informations de l’image, d’en simplifier d’autres, tout en faisant en sorte que les modifications apportées échappent le plus possible à la perception humaine[2] », il l’utilise pour rendre sensible des existences ainsi cachées. Ses pièces génératives, dans lesquelles la forme numérique s’autogénère, et ses lives audiovisuels, qui s’inscrivent contre toute reproductibilité technique, interrogent le temps et le devenir du cinéma.

Après avoir exploré – dans les premières années de sa pratique notamment – le motif du corps, le cinéaste s’est dirigé vers le paysage. Un choix qui lui permet d’approcher l’histoire de l’art à travers un paysage qui travaille les lois de la perspective introduites à la Renaissance, ou encore, les lumières impressionnistes. Mais c’est aussi un motif qui permet à Jacques Perconte de s’aventurer dans ce que le « point de vue » offert par le paysage recèle de mystérieux quand il apparaît dans une image numérique, puisque, comme l’écrit Jacques Aumont, le « point de vue » est ce qui différencie l’idée de paysage de celle de Nature : « Logiquement, on a commencé à parler du paysage au début du XVe siècle, c’est-à-dire quand le modelage de l’environnement par l’homme est devenu important, et qu’en même temps on a été sensible à ce qui fait le paysage : la vue, le “point de vue” comme disent nos guides touristiques[3]. » Dans l’œuvre de Jacques Perconte, le paysage est aussi métamorphe que la matière numérique : la mer devient aurifère, le ciel et la mer se confondent, les matières se contaminent... Ses paysages numériques donnent à voir, en fonctionnant selon un mode similaire à celui de l’alchimie, autre chose qu’eux-mêmes : le point de vue ainsi travaillé d’une manière tout à fait inédite dans l’histoire des représentations du paysage devient une véritable vision.

Vision, tout d’abord, de ce que la Nature dissimule. En effet, de la volonté prométhéenne des hommes qui désirent soulever le voile de la Nature en la possédant, en la contraignant à révéler ses secrets par la force de leurs outils techniques, à une volonté orphique de voyage sensible dans le cœur du secret, l’homme n’a cessé de sonder les mystères de l’origine et du fonctionnement de la Nature. Cette voie hermétique – close, et que les alchimistes ont essayé de percer, l’alchimie étant considérée comme « l’art sacré d’Hermès » par les adeptes de l’hermétisme[4] – a été appréhendée de plusieurs façons : les mythes, les sciences, les alchimistes et les artistes ont parcouru ce même but, et essayé de comprendre la Nature en rendant sensible ce qu’elle garde pour invisible.

Vision, également, de ce que l’image numérique cache, de sa vie intérieure ; en d’autres termes, de sa nature d’être numérique. Il s’agit pour le cinéaste de rendre sensible, comme pour la Nature, ce qui échappe à la perception humaine : le mouvement de fabrication de l’image, que dissimule, d’ordinaire, son apparence. Les images en mouvement de Jacques Perconte font apparaître, à travers l’effondrement – qui est aussi une ouverture – du paysage, une matière grouillante, implosive, éclatée, liquide, turbulente, pétrifiée, molle. Souvent étudiées sous l’angle de leur apparente picturalité, celles-ci peuvent être aussi envisagées dans leur intermédialité, c’est-à-dire dans l’allusion esthétique de ces images numériques à la peinture. Des lumières de l’impressionnisme à l’encadrement de l’écran, de la performance audiovisuelle à l’intégration d’une œuvre dans l’architecture d’un lieu, Jacques Perconte interroge non seulement l’historiographie du paysage, mais aussi le temps et l’espace des images numériques. L’intermédialité des images fait paradoxalement – car ces images numériques font formellement allusion à d’autres médiums pour mieux se questionner elles-mêmes – partie intégrante du voyage initiatique vers le sensible de cette nature d’être numérique. Le paysage numérique de Jacques Perconte développe par ailleurs un régime de rencontres, contaminations et transformations matérielles proche de celui sur lequel s’appuie l’alchimie.

Dans les paysages de Jacques Perconte, la Nature et l’image numérique sont soumises toutes deux à une dynamique alchimique activée par la technique de la compression numérique ; ces paysages s’appliquent à « montrer les formes soumises à une logique interne qui les organise[5]. » Cette pratique artistique doublement paradoxale, qui vise à dévoiler la Nature par la machine-ordinateur, mais aussi à dévoiler la nature de l’image numérique par la compression de son fichier et l’usage de multiples formes artistiques, nous invite à questionner une certaine ontologie de la Nature et de l’image numérique. Alchimiste moderne du paysage numérique, Jacques Perconte ouvre, d’un ciel à un autre, une voie que rien n’épuise et par laquelle ce qui se dérobe arrive de toutes parts.

 


[1] OLCESE Smaranda, « Jacques Perconte : Art numérique à la galerie Charlot », blog de Jacques Perconte, mis en ligne le 5 mars 2012. En ligne : http://blog.technart.fr/2012/03/smaranda-olcese-jacques-perconte-art-numerique-a-la-galerie-charlot/ [consulté le 28/12/2017].

[2] BELLAÏCHE Philippe, Les secrets de l’image vidéo [1995], Paris, Éditions Eyrolles, 2002, p. 235.

[3] AUMONT Jacques, Introduction à la couleur : des discours aux images, Paris, Armand Colin, 1994, p. 36.

[4] BONARDEL Françoise, La Voie hermétique, Paris, Dervy, 2011.

[5] FOCILLON Henri, Vie des formes [1934], Paris, Presses Universitaires de France, 2013, p. 14.


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