Jacques Perconte
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  2 septembre 2010   document complet :: 9490 chars → 1643 mots
040 LIV :: LIVRE CR :: CRITIQUE
Olcèse, Rodolphe, Bref Magazine.
Focus : Jacques Perconte, Paysages, images et matières
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Découvert au dernier festival Côté Court de Pantin, Jacques Perconte travaille la matiêre de ses films de pixel en pixel. Il nous emporte au-dela du réel, là où règne l'abstraction. 

Depuis plus de 10 ans, Jacques Perconte,cinéaste et plasticien, cherche dans les imperfections et les lacunes des technologies de l'image la matière toujours changeante de ses films. Dans Ia mise en æuvre de processus qui peuvent parfois conduire à une très grande abstraction, il nous rappelle que, si nous vivons dans un monde où des images se font constamment,toujourq partout, avec ou sans nous, elles doivent encore perdre et prendre forme, se creuser, éprouver les possibilités d'altérations infinies qu'elles recèlent.
Déjà les bandes vidéo analogiques permettaient de faire apparaître dans des prises de vues réelles des figures que nous ne pouvions pas y voir de prlme abord. Dans Azar (1995), par exemple, Jacques Perconte refilme un visage sur un écran, avant de l'inscrire dans une série de boucles, ce qui le fait disparaître et ressurgir dans une facture et des traits numériques tout à fait singuliers. Le procédé est repris dans Chloé 1 et Chloé 2 (1999) Dans la première vidéo, une jeune femme, la tête sous l'eau, se redresse et reprend sa respiration; dans la seconde, elle enfile une robe. Ces courtes séquences de quelques secondes, reprises en boucle, demultipliées, juxtaposées à elles-mêmes, épaissies enfin par des zooms dans l'image, permettent de voir le motif disparaître dans une texture vidéographique.

Exigence picturrale

Dès ses premiers linéaments, et avant même qu'elle ait rencontré les outils lui permettant de trouver sa voie singulière, l'oeuvre de Jacques Perconte est celle d'une manipulation et d'une matérialisation de l'image rendue possible par des procédures qui, fussent elles aussi simples et évidentes qu'un accéléré ou un ralenti agi au magnétoscope, ne peuvent être engagées sans transformer ce sur quoi elles s'appliquent. Faire des images, c'est toujours. dans ce contexte, irtervenir sur la matière même des images.

Les nouveaux outils de traitement vidéo, que nous utilisons quotidiennement sans bien comprendre ce qu'ils provoquent concrètement, ont permis au cînéaste de radicaliser sa pratique et de donner à des gestes de cinéma une exigence picturale inouie. Plusieurs de ses films récents, en effet, sont des plans-séquences. Ce sont aussi des traveilings, dans la mesure où ils sont tournés en situation de locomotion. Filmer dans un train en marche, c'est ipsofacto en appeler à un ropos de l histoire du cinema, qui. dans son commencement même, est une affaire de transport. En réalisant Pauillac, Margaux (2008), c est-à-dire en reliant une gare à une autre par un long travelling et plan-séquence, Jacques Perconte pose une relation cinématographique au paysage, mais cest pour permettre à l'image en mouvement elle-même d'engager un autre type de transport, d'ordre chromatique celui-ci. Une succession de compressions va faire surgir, dans ce plans-séquencee, des couleurs, des textures qui ne s'y trouvaient pas lors de la prise de vues.

Le travail sur l'image est celui d'une mue de la réalité elle-même, qui nous donne alors quelque chose de neuf que l'art seul peut produir. Pouillac, Margaux, ce sont des teintes d'automne qui colorent un plan tourné au printemps. Ce film, qui sans doute regarde en direction de toiles de maîtres, fait plus et mieux que saisir un instant donné - un voyage en train ce jour d avril - ; il interroge les saisons et les jours eux-mêmes, qui excèdent nécessairement - et c'est heureux - l'enregistrement mécanique du réel. La métamorphose du paysage par le truchement du cinéaste conduit ce dernier à exprimer plus que l'ici et le maintenant de la prise de vues. C'est gue le paysage, en tant qu'il ouvre sur un pays, ou un monde,demande plus qu'une attention passagère.

Le procédé est similaire dans uishet (2007), même si le voyage, cette fois ci, se fait sur une barque. La mutation du paysage y est plus progressive, et l'image va vers des formes et des couleurs plus radicales encore. Le sentiment de s'ènfoncer dans les possibilités picturales de l'image y est plus franc, car la séquence est filmée en travelling avant. Notre regard va vers ce que l'image devient elle-même; il a la patience et la progression du geste du cinéaste lui-même qui modifie le plan pixel par pixel pour nous conduire en un autre pays, celur de l'abstraction. Autrement dit, pour évoquer un autre film de Jacques Perconte, la compression et le travail numérique opèrent un passage, qui nous permet d'accéder d'une qualité à une autre, et, de proche en proche, à une réalité eile même transfigurée.

Ce n'est pas la moindre des qualités de ce travail que de donner à des outils informatiques la charge de libérer une poétique du visib1e. La répétition de ce geste autour du paysage, décliné encore dans Après le feu (2010), et qui devrait aboutir finalement à un fllm sur ies peintres impressionnistes et la Normandie, en précise à la fois la langue, la portée et les enjeux. En revélant une matière numérique et les innombables strates et variations dont elle est capable, les films de Jacques Perconte nous interrogent sur ce que nous regardons et nous demandent de quoi nous voulons être les témoins. Car ce sur quoi nos yeux se posent dit aussi quelque chose de ce que nous sommes. En se donnant le paysage comme motif récurent de son ceuvre, il conduit le cinéma aux exigences de la contemplation. En cela, sa pratique est corrélative d'un engagement, au sens où la poésie en est un, politique même quand elle semble se détourner des affaires de ce monde. Car un tableau ou un poème peuven!etcest souvent le cas, nous rassembler dalantage et plus solidement qu'un projet politique et social.

En voulant nous faire redécouvrir la gratuité, mais surtout la grâce d'une approche picturale du réel, il ouvre une brèche dans notre manière d'habiter le réel qui peut et doit aussi accueillir notre détente, notre oisiveté ou encore notre mégarde. Comment autrement pourrait-il nous arriver quelque chose, comme a pu le faire remarquer Charles Peguy en son temps ? Si le paysage est dans les mains de Jacques Perconte, un processus, au sens latin de "ce qui marche vers l'avant" notre regard ne peut le rencontrer véritablement s'il ne se met lui aussi en mouvement pour aller plus avant.

Poétique du visible

Malgrè cette dimension exclusivement plastique et contemplative de son oeuvre, Jacques Perconte a pu, en participant au film coleclif Outrage et rébellion, répondre favorablement à une commande qui, pour le coup, demandait une prise de position politique et un affairement dans les soucis de l'actualité. Mais que le film qu'il a réalisé dans ce cadre n'évoque précisément pas l'événement qui est à l'origine de ce manifeste collectif n'a rien de surprenant, quoique très différent de ses précédents travaux, Saÿagraha (2009) veut aussi faire parler en premier lieu l'altération des images. Composé à partir d'images d'archives glanées sur l'internet, refilmées à même lécran, et passées au régime d'une compression suppilémentaire, ce film pose de manière conjointe le principe de non-vrolence qui accompagne la figure de Gandhi et des images de répression de la foule en lnde, comme pour mettre en évidence que nous vivons dans un monde où l'ordre du discours et l'ordre du réel peinent souvent à se rejoind re, ce que nous expérimentons quotidiennement dans nos propres vies.

Envisagé comme ouverture, jusque et y compris du paysage audiovisuel, le cinéma de Jacques Perconte est à la fois question et réponse. Question car il nous demande quelle place nous voulons habiter dans le monde, et réponse dans la mesure où il s'adresse à ce qu'il y a de nous de neressairement irrésolu, et qui doit à son tour s'interroger sur la réalité et ce que nous avons à y faire. La tranquille sobriété avec laquelle cette æuvre suit son chemin participe assurément de sa forme plastique, qui, comme toute proposition artistique véritable s'est trouvée et vit pourtant de se chercher encore.


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